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Douzième dimanche de Luc

Nous venons d’entendre la lecture d’un passage relatant la guérison par notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ des dix lépreux (Lc 17, 12-19). Le récit de ce miracle ne nous a été transmis que par l’évangéliste Luc. On peut facilement s’imaginer cette scène stupéfiante. Il y a encore un siècle, lorsqu’on était touché par la lèpre, que le livre de Job qualifie de « premier-né de la mort » (Job 18,13), on devait se tenir à l’écart et on ne pouvait s’approcher de personne. La loi de l’Ancien Testament prescrivait d’ailleurs que « le lépreux habitera à l’écart, sa demeure sera hors du camp » (Lv 13,46). Le lépreux était abandonné à lui-même, destiné à une mort lente. Souvent il était sujet d’opprobre parce qu’il était considéré comme un pécheur qui méritait d’avoir contracté une maladie repoussante, incurable et contagieuse.

Dans l’Évangile d’aujourd’hui, dix lépreux supplient notre Seigneur en disant : « Jésus, maître, aie pitié de nous ! » Les ayant vu, le Christ renverse la Loi, montrant ainsi qu’il est venu pour l’accomplir, en leur ordonnant d’aller se montrer aux prêtres. Et c’est alors, pendant que les lépreux se rendent chez les prêtres, que le miracle a lieu : ils furent guéris de la lèpre, chose invraisemblable à l’époque. Toutefois, parmi les dix qui l’avaient imploré, un seul, se voyant guéri, revint vers le Christ, en glorifiant Dieu à haute voix pour lui rendre grâces.

Les dix lépreux de l’évangile d’aujourd’hui représentent l’humanité tout entière

Les dix lépreux de l’évangile d’aujourd’hui représentent l’humanité tout entière, prise dans l’abîme du péché et de la mort. Parmi les dix lépreux, l’évangéliste Luc précise que le seul qui vient remercier le Seigneur était un samaritain, un étranger. On peut supposer que les neuf autres étaient des Juifs. Il y a donc dans ce passage, comme dans bien d’autres passages des évangiles, une opposition entre le samaritain et neuf Juifs. Selon Flavius Josèphe, les Samaritains, mentionnés déjà dans le deuxième livre des Rois, étaient des descendants de Jacob qui ne retenaient comme Écriture que les cinq premiers livres de l’Ancien Testament, attribués à Moïse et qui n’admettaient pas la centralité du culte dans un temple unique à Jérusalem, instaurée par Josias. Après la captivité à Babylone, les Juifs les avaient rejetés et ne voulaient entretenir aucun contact avec eux. Selon Flavius Josèphe, l’hostilité réciproque s’est envenimée lorsque les Samaritaines profanèrent le Temple de Jérusalem en y jetant des ossements humains, considérés par les Juifs comme impurs.

On retrouve entre autres cette opposition dans l’Évangile de Luc dans la parabole du Bon Samaritain (Lc 10, 29-37), où c’est ce dernier qui donne l’exemple de la miséricorde, et non le prêtre, ni le lévite. Les Pères de l’Église nous ont d’ailleurs appris à reconnaître sous les traits de cet étranger notre Seigneur et Sauveur lui-même. De nouveau, dans le passage que nous venons de lire, il y a une opposition entre le Samaritain qui vient rendre grâce à Seigneur, et les neuf autres Juifs qui sont restés chez les prêtres de l’Ancienne Loi et qui ne sont pas revenu remercier le Christ.

Une fois de plus, l’Évangile souligne l’universalisme du salut

Notre Seigneur souligne par ailleurs que le Samaritain a été guéri en vertu de sa foi lorsqu’il lui : « Lève-toi, va ; ta foi t’a sauvé » (Lc 17, 19). Une fois de plus, l’Évangile met en scène le salut de l’humanité comme une guérison. Une fois de plus, l’Évangile souligne l’universalisme du salut, à la fois des Juifs et des païens, puisqu’il n’y a, comme nous l’enseigne le saint Apôtre Paul, qu’un « seul Dieu, qui justifiera par la foi les circoncis, et par la foi les incirconcis » (Rom 3, 30).

La mise en opposition par l’évangéliste Luc entre le lépreux Samaritain et les neuf autres illustre la différence entre l’Ancien et le Nouveau Testament. La Loi de l’Ancien Testament était certes un pédagogue, mais elle était impuissante à sauver. La Loi de l’Ancien Israël ne pouvait procurer le salut.  La plénitude du salut est dans l’Église et c’est le Christ, en tant que Verbe de Dieu qui s’est fait chair et qui a habité parmi nous (Jn 1, 14) qui nous la procure.

Dans son traité sur le sacerdoce, saint Syméon de Thessalonique nous dit qu’il n’était pas possible au Christ de vivre éternellement sur la terre, car telle n’est pas une caractéristique de la nature humaine qu’il avait pleinement assumée. C’est pourquoi après sa Résurrection, le Christ est remonté aux cieux, mais il nous a laissé son Corps qui est l’Église. Il y a envoyé l’Esprit saint qui nous procure la grâce. Et par les saints mystères, les sacrements, que les prêtres administrent dans l’Église, nous est donnée cette grâce nécessaire à notre salut. Telle est l’importance, aux yeux de saint Syméon, des sacrements de l’Église, et parmi eux, celui du sacerdoce qui permet que tous les autres soient dispensés dans l’Église.

Deux mots clés — « aie pitié » et « rendre grâces » — résument toute notre célébration liturgique

Dans l’évangile d’aujourd’hui, il y a deux mots clés : « aie pitié » et « rendre grâces ». Les dix lépreux supplient notre Seigneur en disant : « Aie pitié de nous ! ». Parmi eux, un seul, se voyant guéri, revint pour rendre grâces. Ces deux attitudes résument toute notre célébration liturgique, et plus particulièrement la célébration des sacrements dans l’Église. Dans chaque office liturgique, nous adressons des prières et des demandes à Dieu en chantant : « Seigneur, aie pitié » : Kyrie eleison ! Et parmi toutes ces célébrations, parmi tous ces sacrements, celui qui les couronnes est celui de l’Eucharistie, c’est-à-dire de l’action de grâce : la Divine Liturgie, au cœur de laquelle, l’anaphore, c’est-à-dire la prière eucharistique, qui débute d’ailleurs par les paroles « Rendons grâce au Seigneur ! », où nous rendons grâces à Dieu « pour tout ce que nous savons et pour tout ce que nous ignorons, pour les bienfaits visibles ou invisibles [qu’Il a] répandus sur nous » (Anaphore de saint Jean Chrysostome).

Puissions-nous, chaque jour de notre vie, être reconnaissants à Dieu pour tous ces bienfaits, à l’exemple du lépreux Samaritain qui sur la base de sa foi a trouvé le salut, afin d’hériter de plus grands biens encore dans le Royaume éternel de notre Dieu, à qui revient toute gloire et adoration dans les siècles des siècles. Amen.

Archevêque Job de Telmessos

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