Français, Homélies

Dimanche de la Cananéenne

Nous venons d’entendre le récit de la guérison de la fille d’une femme Cananéenne, tiré de l’évangile de Matthieu (Mt 15, 21-28), qui est le seul à relater ce miracle. Cette femme étrangère suppliait notre Seigneur : « Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David ! Ma fille est cruellement tourmentée par le démon ». Le Seigneur ne lui répondit pas un mot. On peut s’étonner de l’indifférence apparente, pour une fois, à la souffrance de cette mère. A la demande des Apôtres, le Seigneur répond de nouveau d’une façon qui ne lui est pas caractéristique, lui qui annonçait pourtant partout l’universalité du salut : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ! ». Pire encore, alors que la mère vient le supplier de nouveau, en s’écriant : « Seigneur, secours-moi ! », Il lui répond d’une manière qui peut nous paraître même cruelle : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens ». Mais alors la Cananéenne lui répond avec hardiesse : « Oui, Seigneur, dit-elle, mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ». C’est alors que notre Seigneur reconnut que sa foi était grande, et à ce moment même, sa fille fut guérie.

Il y a nettement dans le passage que nous venons de lire une opposition entre la Cananéenne, présentée comme une étrangère, et le peuple d’Israël. De prime abord, notre Seigneur s’inscrit dans la logique du peuple d’Israël, pour qui le pays de Canaan était habité par les descendants de Cham, le second fils de Noé le patriarche, et qui était considérés comme des païens. La Loi interdisait aux Juifs d’avoir des contacts avec les Cananéens car ils étaient polythéistes (cf. Deut 20, 16-18). Les Cananéens avaient été chassés, pour qu’ils ne pervertissent pas le monothéisme d’Israël. Plus tard, le pays de Canaan sera reconquis par Josué et partagé par les Juifs. Ceci explique pourquoi il y a au début de la narration d’aujourd’hui un rejet par notre Seigneur de la femme cananéenne qu’il compare à un chien.

Ce sont l’humilité et la foi de la Cananéenne, deux vertus essentielles aux yeux de Dieu, et l’application à la prière, qui incitent le Christ à accomplir ce miracle

Cependant, il y a à la fin du passage un revirement de situation, comme cela arrive souvent dans l’Évangile. L’épisode se conclut par la guérison de la fille de la cananéenne après que le Seigneur est reconnue que grande était sa foi. Selon saint Jean Chrysostome, ce sont l’humilité et la foi de la Cananéenne, deux vertus essentielles aux yeux de Dieu, et l’application à prier, qui incitent le Christ à accomplir ce miracle (Homélie 52). Saint Jean Chrysostome voit dans le fait que la Cananéenne n’osait entrer à Jérusalem car s’en considérant indigne, comme l’expression de son humilité. A la différence de l’officier du roi, elle ne prie pas le Seigneur de venir chez elle (Jn 4, 49). Sa prière était humble, comme celle du publicain : « Seigneur, aie pitié de moi ! » Mais alors que le Seigneur semble refuser de lui venir en aide, en disant qu’il n’est pas bon de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens, elle ne s’offusque pas et ne perd pas courage, témoignant ainsi de la grandeur de sa foi, et la confesse avec hardiesse en affirmant que même les chiens mangent les miettes de la table de leur maître !

La femme cananéenne représente l’Église des païens. Certes, le Fils de Dieu s’est incarné, le Verbe de Dieu s’est fait homme, pour sauver les « brebis perdues de la maison d’Israël », mais le salut qu’il procure ne se limite pas qu’aux Juifs. Il est offert aussi aux païens. Comme en témoigne l’Apôtre Paul lorsqu’il dit « qu’il fallait que le Christ souffrît, et qu’Il fût le premier des ressuscités pour porter la lumière au peuple [d’Israël] et aux nations [païennes] » (Ac 26, 23). Ce même renversement de situation apparaît dans le songe que fit l’Apôtre Pierre, où le Seigneur lui ordonnait de tuer et de manger des animaux impurs selon la Loi, et où ce dernier refusait, car jamais de sa vie il n’avait mangé quelque chose d’impur. C’est alors que le Seigneur lui fit comprendre, au sujet des païens appelés à entrer dans l’Église : « Ne considère pas comme impur ce que Dieu a purifié » (Ac 10, 15).

La femme cananéenne représente l’Église des païens

La méthode employée par notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ dans l’épisode de l’évangile d’aujourd’hui consiste en faire apparaître publiquement l’humilité et la foi de la Cananéenne pour nous la donner comme modèle. Saint Jean Chrysostome écrit : « Il ne voulait pas que cette vertu si rare nous fût cachée. Toutes ces paroles rebutantes qu’il lui disait ne venaient d’aucun mépris pour elle, mais du désir de l’exercer et de découvrir à tout le monde le trésor inestimable qui était caché dans son cœur » (Homélie 52). Cette vertu est triple, puisqu’elle implique son humilité, sa prière et sa foi. C’est en vertu de cela que la Cananéenne nous est donnée par le Christ comme modèle.

L’humilité est le fondement de la vie chrétienne. Sans humilité, l’homme ne peut trouver le salut. Bien au contraire, l’orgueil conduit à la perdition. C’est par orgueil que nos premiers parents, Adam et Ève, voulant devenir « comme Dieu » par leur propre moyen, ont péché et furent chassés du Paradis (Gn 3,5-6). L’humilité doit donc être la caractéristique du Chrétien. Hélas, vivant dans un monde d’image et d’imposture, l’humilité est loin d’être considérée comme une vertu dans le monde d’aujourd’hui. Bien au contraire, elle est souvent considérée comme une faiblesse. Il en découle que l’homme d’aujourd’hui veut bien paraître, faire bonne impression, prétendant être ce qu’il n’est pas. Il aime les honneurs, veut être le meilleur. C’est pourquoi il n’hésite pas à utiliser toute supercherie. La publicité qui domine notre monde de convoitise en est une preuve. Dans ce contexte, l’homme a du mal à se considérer comme le dernier, à ne pas se mettre en évidence, à supporter l’échec, et à accepter d’en porter la responsabilité. Mais au contraire, l’Évangile nous enseigne, par l’exemple de la Cananéenne ou du publicain, qu’il faut être humble, qu’il faut considérer comme le moindre, comme pécheur, et de porter la responsabilité de toute faute.

La prière humble manifeste la foi

La prière est quant à elle la seule véritable attitude chrétienne. Elle est indispensable à la vie chrétienne tout comme la respiration l’est pour la vie biologique. Hélas, souvent dans la prière, nous nous décourageons. Nous nous décourageons, car il nous semble que notre prière n’est pas écoutée. Nous nous décourageons, car par manque d’humilité, nous n’acceptons pas ce que Dieu nous donne en réponse à notre prière, mais nous attendons orgueilleusement qu’il nous donne ce que nous lui demandons, ce que nous exigeons. L’exemple de la Cananéenne nous enseigne comment la prière doit être humble. Elle ne se décourage pas, lorsque le Christ la compare à un chien, et refuse de lui venir en aide. Non, au contraire, par humilité elle accepte d’être comparée à un chien, et poursuit sa prière, en espérant qu’elle puisse, tel un chien, recevoir une miette de la table de son Maître ! Nous ne devons jamais nous décourager dans notre prière, mais toujours accepter, humblement, ce que Dieu nous donne, lui qui connaît mieux que nous les besoins des hommes.

Enfin, la prière humble manifeste la foi. Si la Cananéenne ne s’est pas découragée, et ne s’est pas offusquée d’être comparée à un chien, c’est qu’elle croyait que Celui qui était devant elle était le Verbe de Dieu fait homme pour notre salut, et que lui seul pouvait lui venir en aide. En toute circonstance de notre vie, et particulièrement pendant les moments d’épreuves, nous ne devons jamais nous décourager. Nous devons toujours espérer contre toute espérance. Avec un cœur humble, dans une prière incessante, nous devons au contraire nous réjouir de ces épreuves comme d’un moment de notre vie où Dieu nous a visité, manifestant ainsi, à l’exemple de la Cananéenne, notre foi en ce Dieu qui nous procure toujours ce qui est utile à notre salut.

Puissions-nous, chaque jour de notre vie, imiter l’humilité et la foi de la Cananéenne, et confier toute notre vie dans les mains de Dieu dans la prière, par la grâce et la miséricorde de notre Seigneur Jésus-Christ, à qui revient la gloire et le règne, avec le Père et le Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Amen.

Archevêque Job de Telmessos

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