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Dimanche de l’expulsion d’Adam du Paradis

En cette veille du début du Grand Carême, le Triode nous invite à méditer cette fois-ci non pas sur une parabole évangélique, mais sur un texte tiré du tout premier livre de l’Ancien Testament, de la Genèse. En effet, il retrace d’une manière poétique le récit de la deuxième création (Gn 2, 4-25), avec la dure épreuve de la liberté de l’homme (Gn 3, 1-13) qui a conduit à l’expulsion d’Adam du Paradis (Gn 3, 14-24). Il est clair que dans le récit biblique, aussi bien que dans le commentaire qu’en ont fait les Pères de l’Église, de même que l’hymnographie du Triode, Adam est un personnage qui récapitule l’humanité toute entière de la même manière que le fait le Christ. C’est saint Paul nous en donne la clef de lecture, lorsqu’il dit que « de même que tous meurent en Adam, ainsi tous revivront dans le Christ » (1 Co 15, 22).

Il en découle donc que l’histoire d’Adam est aussi notre propre histoire personnelle, et c’est pourquoi l’hymnographe chante : « Mon créateur, le Seigneur, prenant du limon de la terre, m’a formé. Il m’a donné une âme par son souffle vivifiant, de toutes choses visibles sur terre il m’établit comme chef et des Anges il m’a fait le concitoyen. Mais Satan, par l’entremise du serpent, perfidement m’a pris à l’hameçon et de la gloire divine m’a séparé, me livrant sur terre à la mort. Mais toi, Seigneur de tendresse, rappelle-moi vers toi » (vêpres, lucernaire). Il n’est donc pas surprenant que le Triode commémore Adam pleurant devant les portes fermées du Paradis au tout début du Grand Carême qui nous mène vers la Passion et la résurrection du Christ, dont l’œuvre salvifique nous ouvre de nouveau les portes du Paradis : « Hélas, je me suis dépouillé de l’habit divin, Seigneur, en transgressant ton commandement, sur le conseil de l’ennemi. Je me suis revêtu des feuilles du figuier et des tuniques de peau. J’ai mangé mon pain à la sueur de mon front et, par ma faute, la terre fut condamnée à porter épines et chardons, mais toi, Seigneur né de la Vierge en ces derniers temps, rappelle-moi pour me faire entrer de nouveau dans le Paradis » (vêpres, lucernaire).

Le Christ, nouvel Adam, vient restaurer et sauver sa créature et la création tout entière

Saint Paul présente le Christ Rédempteur comme le nouvel Adam. Il nous dit que « le premier homme, Adam, a été fait âme vivante », alors que le nouvel Adam « esprit vivant ». « Le premier homme, issu du sol, est terrestre, le second, lui, vient du ciel ». Et il nous assure que « de même que nous avons porté l’image du terrestre, nous porterons aussi l’image du céleste » (1 Co 15, 45-49). Le Christ, nouvel Adam, qui est le Verbe de Dieu par qui tout a été créé, vient restaurer et sauver sa créature et la création tout entière. Car Dieu, comme Il l’a dit par la bouche du prophète Ézéchiel, « ne prends pas plaisir à la mort du méchant, mais à la conversion du méchant qui change de conduite pour avoir la vie » (Éz 33, 11). C’est précisément cette idée que développe l’hymnographe : « Adam fut chassé du Paradis à cause du fruit défendu. Assis devant la porte, il gémissait à grands cris, d’une voix plaintive, et disait : Hélas, que m’est-il arrivé, malheureux que je suis ? J’ai transgressé le seul commandement du Seigneur, et me voilà privé de toute sorte de biens. Paradis si délectable qui pour moi fus planté et qu’Ève fit fermer, supplie ton créateur qui est aussi le mien de me combler de tes fleurs. Et le Sauveur lui répondit : Je ne veux pas détruire ma création, mais je veux qu’elle soit sauvée et marche vers la connaissance de la vérité, car je ne rejette pas celui qui vient à moi » (Vêpres, apostiches).

La leçon du récit de l’expulsion d’Adam du Paradis est une invitation à jeûner

L’hymnographie du Triode met ainsi en relation le premier Adam, chassé du Paradis pour avoir transgressé l’unique commandement divin en mangeant du fruit de l’arbre défendu, et le Christ, nouvel Adam, qui pendu tel un fruit à l’arbre de la Croix nous donne de nouveau accès au Paradis : « Ceux que tu avais d’abord chassés du Paradis, pour avoir goûté au fruit défendu, Seigneur, tu les y mènes de nouveau par ta Croix et ta Passion, mon Sauveur et mon Dieu. Aussi donne-nous la force de parvenir saintement au terme de ce jeûne, pour adorer ta divine Résurrection en accomplissant la Pâque du salut, par l’intercession de la Mère qui t’enfanta » (Matines, exapostilaire). C’est d’ailleurs pourquoi l’hymnographe se permet de décrire ainsi l’expulsion d’Adam du Paradis avec ces détails : « Le soleil cacha ses rayons, la lune et les étoiles en sang furent changées, les montagnes frémirent, les collines tremblèrent quand fut fermé le Paradis. Adam sortit, la tête entre les mains et disant : Dieu de tendresse, après ma faute aie pitié de moi » (Vêpres, Litie). Ces répercussions cosmiques absentes du récit de la Genèse ne sont pas sans nous rappeler celles de la Crucifixion qui ouvrent, même au Larron, les portes du Paradis (Lc 23, 39-43), lorsque le soleil s’éclipse, que l’obscurité se fit sur toute la terre, que la terre trembla et que rochers se fendirent (cf. Mt 27, 45-51 et Lc 23, 44) alors que le Christ crucifié sur l’arbre de la Croix planté sur « le lieu du Crâne », que l’iconographie chrétienne identifie comme celui d’Adam.

La cause de l’expulsion d’Adam du Paradis fut, selon le récit de la Genèse, la désobéissance de l’unique commandement divin de ne pas manger du fruit de l’arbre défendu. L’hymnographe y voit le premier péché de gourmandise : « Adam fut privé des délices du Paradis par l’amertume du fruit. Sa gourmandise lui fit rejeter le commandement du Seigneur. Il fut condamné à travailler la terre dont il était lui-même formé. À la sueur de son front il dut gagner le pain qu’il mangeait. Aussi, gardons la tempérance, pour ne pas devoir comme lui pleurer devant la porte du Paradis, mais efforçons-nous d’y entrer » (Matines, cathisme). Il n’est donc pas un hasard que le Triode fasse mention de ce récit biblique à la veille de l’entrée dans le jeûne du Grand Carême. La leçon du récit de l’expulsion d’Adam du Paradis est donc une invitation à jeûner : « Adam, pour sa désobéissance, fut chassé du Paradis et de ses délices fut privé, car les paroles de la femme l’ont trompé ; et, nu, il était assis devant le jardin et pleurait. Aussi, recevons tous avec zèle ce temps, jeûnons et obéissons aux évangéliques enseignements, afin d’être agréables au Christ et d’habiter de nouveau dans le Paradis ».

La pratique du jeûne est aussi vieille que l’humanité

La tradition chrétienne a d’ailleurs vu dans le premier commandement divin au Paradis celui de la pratique du jeûne. C’est ce qui a permis à saint Basile le Grand de dire que la pratique du jeûne est aussi vieille que l’humanité, et de nous instruire : « Respectez l’ancienneté du jeûne qui a commencé avec le premier homme, qui a été prescrit dans le paradis terrestre. […] Le jeûne est une fidèle image de la vie du paradis terrestre, non seulement parce que le premier homme vivait comme les anges, et qu’il parvenait à leur ressembler en se contentant de peu ; mais encore parce que tous ces besoins, fruits de l’industrie humaine, étaient ignorés dans le paradis terrestre. On n’y buvait pas de vin, on n’y tuait pas d’animaux, on n’y connaissait pas tout ce qui tourmente l’esprit des malheureux mortels. C’est parce que nous n’avons pas jeûné, que nous avons été chassés du paradis : jeûnons donc pour y rentrer » (Basile de Césarée, Homélie sur le jeûne 1, 3). Et c’est la raison pour laquelle le Saint et Grand Concile  de l’Église orthodoxe (Crète, 2016) a souligné l’importance du jeûne et de son observance aujourd’hui en soulignant qu’il était une institution divine : « Le jeûne est un commandement divin (Gn 2, 16-17). Selon saint Basile, le jeûne a le même âge que l’humanité ; car il a été instauré dans le paradis. Il constitue un grand combat spirituel et la meilleure expression de l’idéal ascétique de l’Orthodoxie. […] Le jeûne est exalté dans le Triode comme don divin, grâce pleine de lumière, arme invincible, fondement des combats spirituels, meilleure voie vers le bien, nourriture de l’âme, aide accordée par Dieu, source de toute méditation, imitation d’une vie impérissable et semblable à celle des anges, mère de tous les biens et de toutes les vertus » (L’importance du jeûne et son observance aujourd’hui, 1).

Ainsi, le Triode accueille dans la joie et l’action de grâce la période du jeûne de quarante jours qui précède la sainte et grande semaine de la Passion du Christ, comme une période bénie qui nous ramène à la Maison de notre Père que nous devons traverser dans la prière et la charité : « Je te rends grâce, Seigneur, de tout mon cœur, j’énonce toutes tes merveilles.
Il est ouvert, le stade des vertus, y entrent ceux qui veulent s’exercer. Au combat du Carême préparez-vous : ceux qui luttent avec courage recevront la couronne méritée. Prenons l’armure de la croix pour combattre l’ennemi, tenant la foi pour inébranlable rempart, pour cuirasse la prière et pour casque la charité, pour glaive le jeûne qui retranche toute méchanceté de nos cœurs. Qui fait ainsi recevra la couronne en vérité des mains du Christ tout-puissant, au jour du jugement
 » (Matines, laudes).

Archevêque Job de Telmessos

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