Français, Homélies

Onzième dimanche après la Pentecôte

Nous continuons aujourd’hui la lecture de l’évangile selon saint Matthieu et nous venons d’entendre la lecture d’une parabole bien connue qu’il est seul à transmettre : celle du débiteur impitoyable (Mt 18, 23-35). Un serviteur devait à son roi dix milles talents. Ne pouvant lui rembourser la dette, le roi l’effaça et l’oublia. Mais à son tour, le serviteur avait parmi ses confrères un serviteur qui lui devait cent deniers. Ne pouvant rembourser sa dette, il fut pris au coup par le serviteur qui avait été libéré de sa dette, qui exigea d’être remboursé et qui le jeta en prison jusqu’au jour où il serait remboursé.

Nous sommes frappés dans cette parabole qui traite du Royaume des cieux d’une part par la disproportion des dettes, et d’autre part, par l’attitude radicalement opposée vis-à-vis des débiteurs. En effet, un serviteur devait dix mille talents, alors que l’autre ne devait que cent deniers. Or, un talent valait environ six milles deniers. La première dette est donc 600 000 fois plus grande que la seconde. On comprend dès lors que la dette du second débiteur était insignifiante par rapport au premier dont la dette avait été effacée, alors que ce dernier se montre impitoyable vis-à-vis de son frère en réclamant d’être remboursé.

Nous sommes tous des débiteurs face à Dieu

Comme dans chaque parabole sur le Royaume des cieux, le roi représente Dieu. Les serviteurs personnalisent chacun d’entre nous. Nous sommes tous des débiteurs face à Dieu. En effet, cette parabole doit être comprise en rapport avec la demande que nous récitons quotidiennement dans la prière du Seigneur, le Notre Père : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons nous aussi à nos débiteurs ». Dans le texte original, nous lisons littéralement : « Remets-nous nos dettes, comme nous les remettons à nos débiteurs » (Mt 6, 12).

Remets-nous nos dettes, comme nous les remettons à nos débiteurs

Nous avons tous vis-à-vis de Dieu d’innombrables dettes si nous prenons en considération tous nos manquements, toutes nos fautes, tous nos péchés. Mais Dieu veut notre salut. Il s’incarne, prend sur lui notre nature déchue afin de la guérir et pend sur lui la cédule de nos péchés qu’Il crucifie sur la Croix afin de nous procurer la rémission des péchés et la vie éternelle. Dans son infinie bonté, tel le roi de la parabole d’aujourd’hui, Il oublie, Il efface nos tous péchés, et nous accueille dans Son Royaume. Sa miséricorde est sans limite, sa bonté est immense, comme celle du roi qui remet la dette des dix milles talents.

Hélas, chacun de nous peut se reconnaître dans la figure de ce débiteur impitoyable. Alors qu’il nous a été fait miséricorde et que nous avons obtenu le pardon de nos péchés, au lieu d’en faire autant avec le plus petit de nos frères, nous cherchons au contraire la rétribution des dettes, même infime, de nos prochains. Par la rancune, nous nous souvenons de tout le mal ou de toute les offenses qu’ils ont pu commettre. Dans un esprit de vengeance, nous cherchons à rendre le mal par le mal. Par l’orgueil, nous ne voulons aucunement leur accorder le pardon.

Être chrétien signifie pardonner l’impardonnable parce que Dieu a pardonné l’impardonnable en nous

Or, dans l’évangile, cette parabole suit la question du saint Apôtre Pierre sur le nombre de fois qu’il convient de pardonner. Le Seigneur lui répondit : « sept fois soixante-dix fois » (Mt 18, 22), autrement dit un nombre infini de fois. Pardonner signifie oublier. Pardonner signifie effacer. Pardonner signifie sacrifier, faire don, à l’exemple du roi de la parabole d’aujourd’hui qui effaça et oublia la dette du serviteur qui lui devait beaucoup. Les chrétiens, selon l’Évangile, se doivent de pardonner à l’exemple du roi de la parabole qui représente la miséricorde de Dieu. Comme l’a dit un jour un écrivain anglais, C. Lewis, « être chrétien signifie pardonner l’impardonnable parce que Dieu a pardonné l’impardonnable en nous ».

Chaque fois que nous récitons le Notre Père, nous devons nous souvenir de cette parabole et nous interroger sur notre attitude par rapport à nos frères qui nous ont offensé ou nous ont fait du mal. Sommes-nous semblables au roi, c’est-à-dire imitons nous notre Dieu, qui nous fait miséricorde et qui nous pardonne facilement nos offenses, ou bien au contraire, ressemblons-nous au débiteur impitoyable qui est incapables de remettre les dettes si petites qu’elles soient. Si, hélas, tel est le cas, corrigeons-nous en déracinant de notre cœur l’orgueil, la colère, la vengeance, la rancune, et cultivons au contraire l’humilité, la patience, l’amour et la miséricorde.

D’ailleurs, certains anciens du Mont Athos enseignaient à leurs moines d’interrompre la récitation du Notre Père au verset « Remets-nous nos dettes, comme nous les remettons à nos débiteurs » et d’aller se corriger, si tel n’était pas le cas, afin que leur prière ne soit pas hypocrite. Or, notre vie chrétienne, c’est-à-dire notre vie en Christ, ne doit aucunement pas être hypocrite. Nous ne devons pas seulement porter le nom de chrétien et baragouiner des prières du bout de nos lèvres, mais nous devons porter le Christ dans notre vie au quotidien et incarner son Évangile.

Le pardon, pour les chrétiens, n’est aucunement une option. Il n’est pas seulement un commandement. Le pardon est le fondement de la vie chrétienne, car c’est par le pardon est à la base du mystère de notre salut. Le pardon est un préalable au Royaume des Cieux que décrit la parabole évangélique d’aujourd’hui. Si nous ne voulons pas pardonner, si nous ne nous efforçons pas de pardonner, nous ne pouvons entrer dans le Royaume de Dieu. Mais si, en prenant l’exemple du roi qui représente notre Dieu miséricordieux qui veut le salut de tous les hommes, nous nous efforçons de pardonner et pardonnons les offenses de nos frères, alors le Royaume de Dieu viendra vers nous, et alors, déjà ici sur terre, notre vie sera beaucoup plus facile et paisible. Au Dieu longanime et miséricordieux, gloire et adoration — au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Amen.

Archevêque Job de Telmessos

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