Français, Homélies

Quatrième dimanche de Luc

Nous venons d’entendre une parabole bien connue : la parabole du semeur. Celle-ci est non seulement racontée dans l’évangile de Luc (Lc 8, 4-15), mais aussi dans les deux autres évangiles synoptiques (Mt 13, 1-23 ; Mc 4, 1-20). Un semeur jette ses graines. Certaines tombent sur le bord du chemin, sur les roches et dans des épines, et la semence est donc perdue. D’autres tombent dans de la bonne terre et celles-ci produisent du fruit jusqu’au centuple. Ce récit symbolique a pour but de nous transmettre un enseignement sur le Royaume de Dieu. Notre Seigneur dit en effet : « Vous avez reçu, vous, la connaissance des mystères du Royaume de Dieu ; mais aux autres gens, ils sont présentés sous forme de paraboles… » (Lc 8, 10).

Notre Seigneur, que nous pouvons reconnaître sous les traits du semeur, nous donne lui-même l’explication de cette parabole (Lc 8, 11-15). La semence est la parole de Dieu. La semence qui tombe au bord du chemin représente ceux qui écoute la parole de Dieu, mais une fois qu’ils l’ont entendue, sous la tentation du diable, celle-ci est arrachée de leur cœur pour les empêcher de croire et d’être sauvés. La semence qui tombe sur un sol pierreux représente ceux qui entendent la parole de Dieu mais qui ne la laissent pas s’enraciner, ceux qui abandonnent la foi au moment de l’épreuve ou de la tentation. La semence qui tombe parmi les plantes épineuses représente ceux qui entendent mais qui se laissent étouffer par les préoccupations, la richesse et les plaisirs de la vie. Enfin, la semence qui tombe dans la bonne terre représente ceux qui écoutent la parole, qui la gardent dans leur cœur, qui demeurent fidèles et qui portent des fruits spirituels.

La parole de Dieu est avant tout une personne : le Verbe de Dieu incarné

Chacun de nous peut aussi se reconnaître dans cette parabole, par rapport à la façon avec laquelle nous accueillons la parole de Dieu dans notre vie. Mais la parole de Dieu n’est pas qu’un enseignement, qu’une lettre de l’Écriture sainte. Elle est avant tout une personne : le Verbe de Dieu, c’est-à-dire le Fils de Dieu, qui s’est fait chair, c’est-à-dire qui s’est incarné, qui s’est fait homme, qui a demeuré parmi nous et qui a accompli pour nous le mystère du salut. C’est pourquoi nous devons l’accueillir en notre vie de plusieurs façons. Nous l’avons revêtu par le baptême. Nous avons reçu l’onction du saint myron qui nous a scellés à lui. Nous le recevons dans la sainte communion, où en prenant part au Pain nous mangeons son corps et en buvons du Calice nous recevons son sang. Mais nous le recevons également en entendant sa parole dans les lectures bibliques. C’est pourquoi un grand écrivain ecclésiastique du 3e siècle s’exclamait, en faisant référence à la précaution avec laquelle nous, les Chrétiens, recevons son Corps dans l’eucharistie : « comment croire qu’il y a un moindre sacrilège à négliger la parole de Dieu qu’à négliger son corps ? » (Origène, Homélies sur l’Exode XIII, 3). Autrement dit, il nous incite à faire tout aussi attention à l’écoute de sa parole dans la liturgie qu’à la réception de son corps dans l’eucharistie !

Écouter la parole de Dieu ne signifie pas seulement l’entendre et la comprendre, mais aussi la mettre en pratique

Écouter la parole de Dieu ne signifie pas seulement l’entendre et la comprendre, mais aussi la mettre en pratique. Dans les apophtègmes des Pères du désert, nous rencontrons le récit d’un vieux moine qui ne cessait de réciter le premier verset du premier psaume du Psautier : « Bienheureux l’homme qui ne suit pas la voie des impies… » (Ps 1, 1). Voyant son grand âge, beaucoup s’étonnaient que cet ancien n’ait pas appris davantage de versets psalmiques, d’autant que la pratique de l’époque voulait que les jeunes novices apprennent par cœur le Psautier tout entier. Ils lui posèrent la question, pourquoi il ne récitait que ce verset, et s’il n’en connaissait pas d’autres. L’ancien leur répondit que certes, il connaissait le Psautier, mais malheureusement, durant toute sa vie, il n’avait pas su encore mettre ce premier verset en pratique ! Par conséquent, il ne nous suffit pas d’avoir lu une fois les Saintes Écritures dans notre vie, d’en connaître les récits, mais encore faut-il savoir les mettre en pratique tout au long de notre vie. Tel est le but de la vie chrétienne ici sur terre. Notre orthodoxie ne saurait se réduire à une doctrine intellectuelle élaborée. L’orthodoxie est inséparable de l’orthopraxie, c’est-à-dire une mise en pratique juste et droite des commandements de Dieu.

Le Verbe de Dieu s’est incarné, est venu sur terre pour en être le laboureur, pour rendre la terre fertile en la cultivant avec soin et semer sa parole. La terre représente les âmes où le Verbe, en tant que semeur, lance la semence sans distinguer le pauvre du riche, le savant de l’ignorant, l’âme ardente de celle qui est paresseuse. Selon saint Justin le Martyr, chaque être humain, indifféremment de sa religion, de sa race, de son sexe, de son statut social, a reçu une semence du Verbe de Dieu en son cœur. C’est pourquoi, si l’homme sait recevoir cette semence sur une bonne terre, il se tourne naturellement vers Dieu. Mais s’il laisse cette semence périr, il se détourne de Dieu.

Saint Jean Chrysostome répond à ceux qui s’étonnent de ce qu’un semeur jette ses graines ailleurs que dans une bonne terre en affirmant que c’est ici la preuve que pour chaque homme les changements sont possibles car Dieu nous invite tous à la conversion et au repentir. Si les changements « ne sont point arrivés dans toutes les âmes », dit-il, « ce n’est point la faute du laboureur, mais de ceux qui n’ont pas voulu se transformer ». La parabole ne dit pas que la semence s’est desséchée à cause de trop de soleil, mais parce qu’elle n’a pas de racine. Il en va de même pour la semence tombée dans les épines. Si on coupe les tiges des buissons, on peut laisser la bonne terre s’installer. Saint Jean Chrysostome estime que cette parabole laisse entendre le progrès que nous devons faire dans notre vie spirituelle : la bonne terre est promise à tous pour autant qu’on renonce à l’esclavage des plaisirs et qu’on s’efforce à pratiquer les vertus.

L’image du cultivateur montre la coopération qui doit y avoir entre notre volonté et la grâce de Dieu

Pour le disciple de saint Jean Chrysostome, saint Jean Cassien, cette image du laboureur ou du cultivateur montre bien la coopération qui doit y avoir entre notre volonté et la grâce de Dieu. Si pour obtenir une bonne récolte, il faut la coordination entre une saison clémente et le labeur du cultivateur — puisque nous savons tous que malgré le labeur d’un cultivateur la récolte ne sera pas bonne par temps de sécheresse ou de pluies diluviennes, et qu’à l’inverse, une saison clémente ne sera pas la garantie d’une grande récolte si le cultivateur est fainéant, — il en est de même pour notre salut qui implique la coopération de notre volonté avec la grâce divine.

Dieu nous donne sa grâce en abondance, tout comme il sème sa parole en chacun de nous. A notre tour de coopérer avec lui, de devenir de véritables collaborateurs de Dieu pour reprendre les mots du saint apôtre Paul, en déracinant de notre cœur toutes les passions et les inclinaisons mauvaises et en nous efforçant de faire fructifier sur la base de la parole divine les vertus qui portent les fruits spirituels que sont « l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bénignité, la fidélité » (Ga 5, 22). Qu’à lui, le semeur, le cultivateur et le Sauveur de nos âmes soient la gloire, l’honneur et l’adoration dans les siècles des siècles. Amen.

— Archevêque Job de Telmessos

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