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Dimanche du Fils Prodigue

Pour le deuxième dimanche de la période préparatoire au Grand Carême, l’hymnographie du Triode médite sur la parabole du Fils Prodigue (Lc 15, 11-32), une parabole propre à Luc, lue à la Divine Liturgie de ce dimanche d’après le lectionnaire constantinopolitain. Ce thème reviendra de nouveau dans l’hymnographie plus ancienne du Triode lors de la troisième semaine du Grand Carême, car jadis cette parabole était lue le deuxième dimanche du Carême d’après le lectionnaire hiérosolymitain. La thématique de cette parabole se prête bien à l’esprit du Triode, et du Grand Carême en particulier, car elle illustre admirablement le mystère du repentir et celui de la grande miséricorde de Dieu qui éprouve toujours de la joie à retrouver ce qui était perdu.

Sous la figure du Fils prodigue qui revient de son péché pour retourner vers la maison paternelle, et celle du père qui vient à sa rencontre pour l’embrasser avec amour et qui le replace dans sa dignité entre les murs du foyer paternel, les hymnographes ont reconnu d’une part l’humanité déchue qui revient vers Dieu, et d’autre part, Dieu qui lui prépare au ciel un banquet mystique : « Il fait tuer le veau gras pour que nous prenions part à sa joie, celle du Père qui offre par amour et celle de l’Agneau qui s’immole pour nous, le Christ sauveur de nos âmes » — chantons-nous aux Vêpres. Dans les évangiles, l’image du banquet de noces est toujours une figure du Royaume de Dieu, du Royaume céleste (cf. Lc 14, 16-24 et Mt 22, 1-14). Et d’après l’hymnographie du Triode, le veau gras immolé (Lc 15, 23), nous rappelant l’agneau égorgé de l’Apocalypse (Ap 5, 6) n’est autre que le Christ crucifié, le Ressuscité, « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29). C’est à cet Agneau que se réfèrera l’hymnographie pascale : « Tel un agneau âgé d’un an, le Christ, notre couronne bénie, de son plein gré s’est immolé pour tous, notre Pâque purificatrice » (canon pascal, ode 4). Et c’est de lui qu’on parlera dans la fameuse homélie pascale, attribuée à saint Jean Chrysostome, lorsqu’il est dit que « le veau gras est servi ».

Sous la figure du Fils prodigue qui revient de son péché pour retourner vers la maison paternelle, et celle du père qui vient à sa rencontre pour l’embrasser avec amour on reconnait l’humanité déchue qui revient vers Dieu qui lui prépare au ciel un banquet mystique

Mais pour arriver à cette table festive, il faut entreprendre la même démarche que le Fils prodigue. C’est pourquoi, dans une autre hymne chantée aux Vêpres, le Triode nous invite au repentir en nous mettant dans la peau du Fils prodigue : « De quels biens me suis-je privé, malheureux que je suis, de quel royaume me suis-je exilé ? J’ai dépensé le trésor que j’avais reçu de toi. Loin de ta loi j’ai cheminé. Hélas, ô ma pauvre âme, tu seras livrée au feu éternel, mais avant la fin dis au Christ notre Dieu : Comme le Fils prodigue accueille-moi, Seigneur, et prends pitié de moi ». Le Triode nous aide donc à nous approprier de l’histoire du salut en plaçant dans la peau des divers personnages et ainsi, en faisant d’elle notre propre histoire.

Le canon hymnographique des matines s’adresse au Christ, notre Sauveur, en lui demandant de nous accueillir comme le Fils Prodigue : « O Jésus, reçois à présent mon repentir :  comme le Fils prodigue j’ai péché, comme lui j’ai passé dans l’insouciance toute ma vie, provoquant ainsi le courroux de mon Dieu… De l’héritage que jadis tu m’as donné j’ai sottement dilapidé le divin trésor : par ma folle vie je me suis éloigné de toi… Comme autrefois le Prodigue, accueille-moi, maintenant, Seigneur, ouvrant pour moi tes bras paternels, et dans l’action de grâces je chanterai ta gloire et ta bonté » (Ode 1).

L’image de l’étreinte du Père et du Fils prodigue est une icône du repentir et du pardon

L’image de l’étreinte du Père et du Fils prodigue est une icône du repentir et du pardon. C’est cette idée qui revient dans une très belle hymne, le cathisme des matines, qui est d’ailleurs reprise pour cette raison au début de l’office de la tonsure monastique, car la vie monastique est une vie de conversion et de repentir par excellence. Et cette hymne du Triode nous fait également entrevoir le mystère de la miséricorde divine : « Seigneur, hâte-toi de m’ouvrir tes bras paternels, car j’ai follement dépensé toute ma vie. Considère le trésor inépuisable de ta pitié, Sauveur, ne méprise pas la pauvreté de mon cœur. Vers toi, Seigneur, je crie plein de componction : Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi ».

Dans la part de l’héritage que le Fils prodigue a dépensé par son train de vie et son inconduite, l’hymnographe voit la grâce de Dieu que nous avons gaspillé dans le péché : « Le trésor de grâce que tu m’avais donné, ô Dieu Sauveur, je l’ai malheureusement dépensé. Perversement, je l’ai dilapidé en vivant loin de toi dans une folle compagnieTes richesses, je les ai dilapidées. J’ai servi les démons pervers, malheureux que je suis… » (Exapostilaire). Parce qu’il a dépensé follement la part de son héritage, le Fils prodigue est devenu esclave chez des étrangers. Dans le pays lointain où il se trouvait, il travaillait à garder des cochons et n’avait rien à manger, même pas de caroubes que mangeaient les cochons (Lc 15, 15). L’hymnographie du Triode en fait une exégèse spirituelle et y voit l’homme devenu l’esclave des passions à cause du péché : « Je me suis fait l’esclave des passions. Misérable, j’ai servi les artisans d’iniquité. Ma négligence m’a fait perdre la raison. Pardonne-moi, Père céleste et mon Sauveur, qu’en ta riche tendresse je trouve mon abri » (Ode 4). Le pays lointain dans lequel s’était exilé le Fils prodigue est interprété comme le pays de corruption, là où s’est retrouvée l’humanité après la chute du Paradis : « Comme esclave j’ai servi des étrangers, je m’en suis allé au pays de corruption, et je suis rempli de honte, mais à présent je reviens à toi et je te crie : Dieu de tendresse, j’ai péché » (Ode 5).

Par cette exégèse spirituelle de la parabole du Fils prodigue, le Triode nous invite donc de nouveau à un pèlerinage vers la véritable Terre promise qu’est le Royaume de Dieu. Aux laudes des matines, l’hymnographie nous enjoint à quitter la terre de perdition et à revenir vers notre patrie céleste Dieu : « Follement j’ai dépensé tout le bien paternel. Pauvre et solitaire je suis devenu en une terre où vivent des hommes pervers.  Mais, ne pouvant plus souffrir leur compagnie, je retourne vers toi, Père très bon, et je te crie : Contre le ciel et contre toi j’ai péché, je ne suis plus digne d’être appelé ton fils, traite-moi comme l’un de tes serviteurs et prends pitié de moi. »

Un pèlerinage vers la véritable Terre promise qu’est le Royaume de Dieu n’est possible que par un sincère repentir qui est une conversion, c’est-à-dire un changement de cap

Ceci n’est possible que par le véritable repentir, qui est une conversion, c’est-à-dire un changement de cap, un retournement de direction dans notre façon de vivre. L’oikos qui suit le kondakion de ce dimanche nous invite à imiter le repentir et la conversion du Fils prodigue : « Chaque jour, le Sauveur nous a parlé pour nous instruire de sa propre voix. Écoutons ce que l’Écriture nous apprend au sujet du Prodigue qui vient à résipiscence. Imitons fidèlement son admirable conversion. A notre Dieu, qui voit tous nos secrets, disons dans l’humilité de notre cœur : Père de miséricorde, nous avons péché contre toi, nous ne sommes plus dignes d’être appelés tes enfants, mais en vertu de l’amour dont tu nous aimes tous, accueille-nous qui nous repentons et traite-nous, Seigneur, comme l’un de tes serviteurs ». Personne ne peut vraiment dire qu’il se repend, qu’il regrette ses péchés et ses mauvaises actions à moins de changer radicalement sa façon de vivre et d’agir. Sans une conversion véritable, il n’y a pas de repentir, et c’est pourquoi nous retombons souvent dans les mêmes péchés que nous avons commis précédemment. Seule la conversion nous conduit au salut.

C’est pourquoi le canon hymnographique demande au Christ de ne pas rejeter notre conversion et de nous accueillir dans ses bras de miséricorde : « O Christ, vois la détresse de mon cœur. Ma conversion et mes larmes, ne les méprise pas. Embrasse-moi dans ta miséricorde, m’ajoutant au nombre de tes élus, afin que dans l’action de grâce je célèbre ton amour » (Ode 9). Il lui demande de préparer de nouveau un banquet qui n’est autre que la figure de la joie du Royaume céleste : « Le festin que jadis tu préparas pour le Fils prodigue revenu librement vers ta bonté, prépare-le maintenant pour mon âme, recevant dans tes bras le malheureux que je suis, afin que je chante la condescendance de mon Sauveur » (Ode 9).

Ainsi, la parabole du Fils prodigue nous procure un enseignement spirituel fort utile pour notre édification et notre conversion. Elle nous donne, sous la forme d’un récit, un enseignement que nous devons mettre en pratique, non seulement durant la période du Carême qui approche, mais tout au long de notre vie. C’est pourquoi l’hymnographie du Triode pour ce dimanche se conclut par cette admirable prière qui résume toute l’exégèse qu’elle a faite de la parabole et de cet enseignement salutaire qu’elle nous a transmise : « Père de tendresse, je me suis éloigné de toi. Ne m’abandonne pas. Ne me prive pas du Royaume des cieux. Car le perfide ennemi m’a dépouillé. Il m’a dérobé tout mon bien. J’ai follement dépensé mon trésor spirituel. Mais je me lève et reviens à toi en disant : traite-moi comme l’un de tes serviteurs, toi qui as étendu les mains sur la croix pour me délivrer du monstre cruel et pour me revêtir de la robe originelle, en ton unique bonté » (doxastikon des laudes).

Archevêque Job de Telmessos

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