Français, Homélies

Deuxième dimanche du Carême

Le Triode consacre l’hymnographie du deuxième dimanche du Grand Carême à la mémoire de saint Grégoire Palamas, archevêque de Thessalonique (1296-1357). Ce dernier avait été directement impliqué dans la controverse hésychaste qui agita Byzance en 1340-1341. Les moines hésychates du Mont Athos avaient alors été attaqués par Barlaam le Calabrais, le partisan d’une transcendance absolue de Dieu qui considérait les pratiques hésychastes de la prière comme des monstruosités et leur doctrine de l’union de l’âme humaine à Dieu par la prière comme la plus absurde. Saint Grégoire Palamas, lui-même un ancien moine de la Grande Lavra de l’Athos et ancien higoumène du monastère d’Esphigmenou, prit la défense des moines en rédigeant les Triades pour la défense des saints hésychastes. Dans le Tome hagiorite qu’il rédigea en 1340, saint Grégoire affirme que la grâce réalise « l’union ineffable elle-même. Par la grâce, Dieu vient habiter entièrement en tous ceux qui sont dignes, et en retour, tous les saints habitent entièrement en Dieu, recevant Dieu entièrement en échange d’eux-mêmes » (PG 150, 1229D).

La position des moines hésychastes, telle qu’exposée par saint Grégoire Palamas, triompha au concile des Blachernes de 1351. Ce fut alors pour l’Église orthodoxe un second triomphe de l’Orthodoxie. Ceci explique que les décisions de ce concile furent incluses dès 1352 dans le Synodikon de l’Orthodoxie, lu le premier dimanche du Carême, et que l’Église choisit de placer la mémoire de saint Grégoire Palamas, principal docteur de l’hésychasme, le dimanche suivant, au deuxième du Carême. C’est le saint patriarche de Constantinople Philothée Kokkinos, un ancien moine athonite instruit qui avait participé activement aux controverses hésychastes, devenu par la suite higoumène de la Grande Lavra puis patriarche œcuménique, qui procéda à la canonisation de saint Grégoire en 1368, soit une dizaine d’années après sa mort, et qui rédigea un office liturgique en son honneur où il loue ainsi celui dont il fut un proche et un disciple : « De quelles lèvres nous qui sommes nés de la terre acclamerons nous le Hiérarque ? Il fut le maître de l’Église, le prédicateur de la lumière de Dieu, le céleste initié de la Trinité, la beauté des moines rayonnant dans l’œuvre et la contemplation, la gloire de Thessalonique, le concitoyen dans les cieux du grand et merveilleux Démètre qui répand la myrrhe » (vêpres, lucernaire).

Cet office liturgique considère, suite aux décisions du concile des Blachernes, l’enseignement des adversaires de saint Grégoire comme hérétique et loue ainsi Palamas pour cette nouvelle victoire de l’Orthodoxie : « Sage tu as consumé l’erreur des hérétiques. Tu as illuminé la foi des orthodoxes. Tu as éclairé le monde. Tu as porté la victoire. Tu as révélé en toi la colonne de l’Église et le vrai hiérarque. Ne manque pas de prier le Christ pour que tous nous soyons sauvés » (matines, cathisme).

Au cœur de l’enseignement des hésychastes se trouve la déification de l’homme

Le Triode s’adresse à saint Grégoire : « Ouvre ma bouche, Père sage, pour proclamer la sagesse de Dieu que tu méditais toujours dans ton cœur et tu as dénoncé la vanité et la folie de Barlaam » (canon, ode 4). L’erreur de ce dernier avait été de considérer comme absurde la possibilité de l’homme de s’unir à Dieu dans la prière. Au cœur de l’enseignement des hésychastes se trouve la déification de l’homme qu’avaient affirmée dès les premiers siècles du christianisme des Pères tel que saint Irénée de Lyon et saint Athanase d’Alexandrie.  Saint Grégoire Palamas n’a fait que préciser cette doctrine. Pour lui également, l’incarnation du Fils de Dieu avait pour but de nous transformer en enfants de Dieu : « Étant devenu fils de l’homme et ayant assumé la mortalité, Il transforma les hommes en fils de Dieu, les ayant fait communier à la divine immortalité » (Homélie 16, Sur l’économie du Christ. PG 151, 204 A). Selon lui, par la prière, l’homme « s’unit à [Dieu], autant qu’il est possible, en partageant avec lui des vertus semblables, et en partageant la demande et l’union dans la prière à Dieu » (Sur la prière et la pureté du cœur », 1). C’est pourquoi la prière est si fondamentale à la vie spirituelle et que nous devons nous y appliquer particulièrement en cette période de Carême. Dans la Vie de saint Grégoire Palamas qu’il rédigea, le saint patriarche Philothée Kokkinos nous apprend que le saint dont nous faisons aujourd’hui la mémoire avait expliqué souligné que la prière incessante n’était pas une activité réservée qu’aux moines, mais qu’elle était le devoir de tous. Par contre, le devoir des moines était de l’enseigner à tous : aux sages et aux gens simples, aux femmes et même aux enfants (PG 151, 573-574).

Saint Grégoire Palamas avait précisé que l’homme est appelé à participer à la vie divine, non pas dans l’essence qui demeure totalement transcendante, mais à travers les énergies divines incréées qui sont immanentes

Le tropaire appelle saint Grégoire prédicateur de la grâce : « Flambeau de l’Orthodoxie, maître et pilier de l’Église, beauté des moines, défenseur invincible des théologiens, gloire de Thessalonique, prédicateur de la grâce, merveilleux Grégoire, prie toujours pour le salut de nos âmes » (tropaire). Saint Grégoire Palamas avait précisé que l’homme est appelé à participer à la vie divine, non pas dans l’essence qui demeure totalement transcendante, mais à travers les énergies divines incréées qui sont immanentes. Cette distinction entre l’essence transcendante et les énergies immanente existait déjà chez les Pères de l’Église dès le IVe siècle. Saint Basile le Grand fut le premier à distinguer clairement, dans le contexte de la controverse arienne, l’essence et les énergies divines qu’il assimilait d’ailleurs à la grâce et qu’il considérait  comme incréées (Lettre 234).

Saint Grégoire l’explique ainsi : « Lorsque tu entendras les Pères dire que l’essence de Dieu n’est pas participable, comprends qu’elle n’est pas immanente ni révélée. Mais lorsqu’ils affirment elle est participable, entends naturellement la procession, la révélation et l’énergie qui sont propres à Dieu. Ainsi, considérant les deux, tu seras en accord avec les Pères. Mais si tu dis que la nature même de Dieu est participable, non pas d’elle-même, mais par cette énergie, alors tu demeureras dans les limites de la piété » (PG 150, 937D). C’est pour cette raison que l’hymnographe s’adresse à saint Grégoire de cette manière : « Ceux qui étudient tes paroles et tes écrits, ô Grégoire, sont initiés à la connaissance de Dieu. Ils s’emplissent de la sagesse spirituelle et deviennent théologiens de la grâce incréée et de l’énergie de Dieu » (canon, ode 7).

L’enseignement de saint Grégoire Palamas est aussi fondamental pour la vie spirituelle qui n’a qu’un but : notre conversion et notre union à Dieu

L’enseignement de saint Grégoire Palamas résume et récapitule non seulement tout l’enseignement de l’Église orthodoxe, mais est aussi fondamental pour la vie spirituelle qui n’a qu’un but : notre conversion et notre union à Dieu. Prendre conscience que par la prière nous pouvons nous unir à Dieu devrait nous encourager à nous consacrer davantage à cette activité fondamentale pendant notre vie et particulièrement en cette période de jeûne. D’ailleurs, dans le pèlerinage qu’il propose vers le Royaume de Dieu à travers le repentir, le Triode ne nous présentait-il pas dimanche dernier la prière et le jeûne comme l’arme la plus appropriée pour notre conversion ? En ce sens, la mémoire de saint Grégoire Palamas qui fut introduite à ce dimanche dans la deuxième moitié du 14e siècle, s’associe très bien avec le thème de la conversion illustrée par la parabole du Fils Prodigue (Lc 15, 11-32) qui jadis était lue ce dimanche d’après l’ancien usage de Jérusalem. De celle-ci on trouvera encore des traces dans l’hymnographie du Triode durant la semaine qui commence aujourd’hui qui ne manque pas de faire des allusions au Fils Prodigue, comme par exemple mardi matin : « En tant que fils prodigue, je Te le confesse, Seigneur : j’ai péché ; je n’ose pas tourner mon regard vers le ciel d’où je suis tombé dans le malheur ; j’ai péché contre le ciel et contre Toi et je ne suis pas digne d’être appelé ton fils. Je me réprouve moi-même. Je n’ai pas besoin d’accusateurs ni de témoins. Ma perdition a triomphé, la fausseté de ma vie est manifeste dans la confusion de ma nudité présente et l’abjection des vêtements qui me couvrent. Ô Père compatissant, ô Fils unique, ô Esprit Saint, reçois-moi qui me repens, aie pitié de moi ! » (matines du mardi de la 3e semaine, apostiches)

Archevêque Job de Telmessos

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